Le pied vert de Federer

Depuis presque vingt ans, Roger Federer brille autant sur herbe que Rafael Nadal domine la terre battue. Moins hégémonique que ce dernier sur sa surface de prédilection, le Suisse se situe en revanche au-dessus de l’Espagnol quant à l’esthétique du jeu – c’est un lieu commun tennistique.

Aussi bien, cet éclat sur herbe qui lui est propre, Roger le doit d’abord, on le sait, à sa faculté à réaliser moult points gagnants en coup droit, au service, à se déplacer vivement et précisément ainsi qu’à une technique parfaite qui fait qu’il négocie comme personne les balles basses, fréquentes sur gazon. Naturellement, qu’il possède sans conteste la meilleure volée du circuit – Joe Wilfried Tsonga et Andy Murray pourraient compléter le podium derrière lui – ne gâte rien et lui ouvre la voie à des ruptures de rythme comme autant de clés supplémentaires vers la victoire.

Or cette année pourrait bien prolonger cette situation de réussite sans égale puisque l’Helvète vient de remporter aujourd’hui le tournoi de Stuttgart en battant Milos Raonic en deux sets (6 / 4, 7 / 6 [3]), s’adjugeant ainsi le quatre-vingt-dix-huitième titre de sa carrière, sans faillir. Fatal au service (86 % de points gagnés derrière sa première balle), réaliste (100 % de balles de breaks converties : une sur une, dès le troisième jeu, grâce à un retour bloqué en revers, et 100 % de balles de breaks sauvées : deux sur deux, dès le quatrième jeu), excellent à l’échange, Roger a globalement contrôlé le match pour le faire pencher en sa faveur. Si l’on ajoute qu’hier, en demi-finale, c’est d’un autre joueur également dangereux sur gazon que Roger a disposé sur le fil en presque deux heures de jeu : Nick Kyrgios (6 / 7 [2], 6 / 2, 7 / 6 [5]), et plus encore que par cette victoire il a retrouvé la première place mondiale au détriment de Rafael Nadal pour la trois cent dixième semaine de sa carrière, le succès semble total – et de fait, il l’est.

Dans ces conditions, vive bien sûr Wimbledon, où l’Helvète jouera sans doute sa couronne s’il ne la perd pas avant, dès la semaine qui vient, à Halle, dont il est le tenant du titre – tandis qu’au Queen’s Andy Murray effectuera enfin son retour qui s’annonce explosif face à Nick Kyrgios. Quoi qu’il en soit, la valse au sommet du tennis mondial n’en est sûrement pas à son dernier tour cette année – sauf blessure, le chassé-croisé entre les deux plus grands joueurs de tous les temps pourrait bien se poursuivre jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à l’O2 Arena de Londres, en indoor.

GS, le 17 / 6 / 2018

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Nadalissime

Avant la finale de ce Roland-Garros, deux scénarios étaient possibles. Soit Rafael Nadal serait une fois de plus impérial et Dominic Thiem ne pourrait que lui résister par moments mais en aucun cas envisager la victoire finale. Soit l’Autrichien disposait bel et bien d’un plan anti-Nadal, comme il l’avait fait savoir à la presse, et il parviendrait physiquement et tennistiquement à le réaliser jusqu’à faire douter le roi de l’ocre, voire à le battre. Or c’est le premier scénario qui s’est avéré aujourd’hui de façon implacable et, autant le dire, sans surprise.

En trois sets parfaits (6 / 4, 6 / 3, 6 / 2), où le nombre de jeux cédés s’est réduit graduellement, Rafael Nadal vient de gagner en effet son onzième Roland-Garros en deux heures quarante-deux de match et sans anicroche notable. Après un départ sans faille, qui annonça la couleur qu’aurait la finale (2 / 0), Rafa a bien été rattrapé par Dominic Thiem (4 / 4) mais sans que celui-ci puisse rivaliser en fin de première manche ni après. À aucun moment du match – non, à aucun moment – on a pu avoir l’impression que l’Espagnol pourrait être ennuyé pour conclure, rencontrer des écueils en vue de la victoire. Une fois de plus – et l’ensemble de ces fois font coutume –, il s’est montré beaucoup trop fort physiquement et mentalement pour celui qui se trouvait face à lui, de l’autre côté du filet.

Pour le dire vite, Dominic n’est jamais vraiment parvenu à bousculer Rafa, à enchaîner les coups gagnants comme il eût souhaité le faire. La violence de ses frappes (en coup droit, en revers) ne l’a que rarement mis à mal, en sorte que la maîtrise des duels du fond de court s’est trouvée le plus souvent du côté du Majorquin qui a su en outre attaquer fréquemment à bon escient, avant tout par des coups droits décroisés dont la profondeur débordait l’Autrichien déporté d’abord sur son revers. Et lorsque que ce dernier construisit ses points pour venir les conclure au filet, mal lui en a pris globalement à cause de fautes fatales au niveau exigé quand on joue Nadal en finale du Grand-Chelem parisien. Pour conclure, sans exagérer, il y avait sur le court une différence de taille entre les deux joueurs, et pourtant Dominic Thiem était clairement le meilleur joueur du tournoi après le Majorquin. Or cette différence de taille – peut-être même de dimension – et la domination qu’elle entraîne au fil des ans sont si flagrantes, récurrentes, en un mot si  inouïes, qu’il devient difficile de les mettre en mots – si ce n’est impossible.

Reste maintenant à voir à quel niveau Rafa évoluera sur les surfaces à venir après ce nouveau triomphe – façon de se tourner déjà vers la lutte qui s’annonce palpitante pour la première place mondiale en fin d’année et dont seront logiquement Roger Federer, Alexander Zverev et, pourquoi pas, si son corps le laisse tranquille, Juan Martin del Potro – c’est en tous cas ce qu’on espère.

GS, le 10 / 6 / 2018

 

 

 

 

Le miracle del Potro

Difficile de dire ce qui se passera demain lors de la demi-finale qui opposera en haut du tableau Juan Martin del Potro à Rafael Nadal. Si sur le papier le second, pour ainsi dire invincible à Roland-Garros, sera logiquement favori, il n’est pas impossible qu’on assiste malgré tout à un grand match compte tenu de la trempe de son adversaire argentin, décidément admirable. Presque forfait en début de tournoi à cause de ses adducteurs, Juan Martin a su y rentrer graduellement, se réglant lors de ses trois premiers tours avant de faire parler sa force mentale dans les deux suivants.

C’est en effet davantage à son aptitude à tenir ses jeux de service (en trouvant notamment les premières balles qu’il fallait quand il le fallait) et à faire peser la menace de son coup droit plutôt qu’à aligner les points par son entremise qu’il a dû de battre d’affilée John Isner (6 / 4, 6 / 4, 6 / 4) puis aujourd’hui Marin Cilic (7 / 6 [5], 5 / 7, 6 / 3, 7 / 5), nerveux en fins de set. Impeccable lorsqu’il convenait d’en lâcher un qu’il voulait définitif, l’Argentin s’est généralement borné à frapper des coups droits contrôlés pour ne pas faire de fautes et produire une pression qu’il ne relâcha guère en huitième puis en quart de finale pour avancer dans le tournoi. Un seul chiffre soulignera ce choix d’une puissance latente plutôt que manifeste : les juste cinq coups droits gagnants frappés ce jour par le numéro six mondial en presque quatre heures de jeu – dont un sur son unique balle de match -, quand d’habitude il en commet une vingtaine lors de rencontres bien plus brèves.

Saura-t-il demain rivaliser avec Rafael Nadal, impérial dès qu’il atteint le dernier carré du Grand Chelem parisien ? Rien n’est moins sûr. Pour pouvoir y parvenir, il faudra au moins à l’Argentin être fort, endurant physiquement – ce qui n’a rien de certain le concernant actuellement -, et à l’évidence jouer à l’opposé de ce qu’il a fait dernièrement, partir à l’abordage dès que possible, frapper par vagues ses coups droits à pleine puissance comme à ses meilleures heures sous peine d’être éteint par la régularité phénoménale de Nadal, par l’aptitude de l’Espagnol à pousser ses adversaires à la limite du fond du court. Et il lui faudra encore parer à des assauts innombrables sur son revers, toujours fragile – et où se trouve sans doute plus encore que dans son coup droit la clé de cette demi-finale.

GS, le 7 / 6 / 2018

 

 

 

 

Un record en cache toujours d’autres

Contre certaines attentes, les Masters de Londres ont couronné aujourd’hui Grigor Dimitrov, vainqueur en trois sets (7 / 5, 4 / 6, 6 / 3) de David Goffin. En l’absence de plusieurs grands noms – Djokovic, Murray, Wawrinka –, suite au forfait de Nadal et à l’échec de Federer en demi-finale, c’est donc le Bulgare qui s’est imposé au sommet de l’ATP, remportant le trophée le plus prestigieux de sa carrière et bouclant l’année encore mieux qu’il ne l’avait lancée, s’adjugeant ce faisant la troisième place mondiale. Solide globalement, concentré sur son sujet, Grigor a logiquement battu son adversaire du jour, auteur toutefois d’un grand Masters qui l’a vu dominer Nadal puis Federer pour atteindre la finale. De la sorte un record n’est-il pas tombé : celui du nombre de victoires enregistrées aux Masters, bloqué à six pour Federer, à une longueur devant Sampras et Djokovic, qui en comptent cinq.

De ce fait, le Suisse ne talonnera pas d’aussi près qu’il l’aurait souhaité la première place mondiale, que s’était assuré de conserver pour l’intersaison Rafael Nadal à Bercy. Concrètement, pas moins de 1040 points ATP les sépareront demain, soit quand même plus qu’une bagatelle à l’échelle de l’année tennistique. Ainsi n’auront guère cours les discussions qui sinon seraient advenues autour de l’identité de celui qui eût le plus mérité de disposer du trône mondial, ainsi la suprématie annuelle du Majorquin ne fait-elle aucun doute tant il a survolé une fois de plus le printemps sur terre battue et su être très fort sur dur – en fait, le meilleur, n’était Federer. Et s’il est vrai que ce dernier a remporté un grand tournoi de plus que l’Espagnol (cinq contre quatre, dont deux Grands Chelems chacun, trois Masters 1000 pour l’un contre deux pour l’autre, mais donc pas les Masters pour l’Helvète), il n’a en revanche été présent cette année qu’une fois en finale quand Rafa l’a été quatre fois, dont une en Grand Chelem – c’était en Australie – et deux en Masters 1000, à Shanghai et Miami.

Quoi qu’il en soit, ainsi s’achève une saison qui a connu au moins deux nouveaux records, dont l’un inattendu. Précisément, Roger a porté à dix-neuf le plus grand nombre de Grands Chelems gagnés par un joueur en simple et Rafa à cinquante-trois le plus grand nombre de titres gagnés sur terre battue. Et rien n’indique du reste que ces deux champions vont s’arrêter là, rompus qu’ils sont à repousser les limites. Mais rien n’indique non plus qu’ils vont poursuivre sans heurt leur route victorieuse ni même qu’ils seront en fin de compte les deux plus grands joueurs de tennis de tous les temps compte tenu de leur âge (et tout d’abord de celui de Federer, âgé maintenant de trente-six ans) mais encore du danger – de la raquette de Damoclès, si l’on veut – que représente pour eux à ces égards le retour de Novak Djokovic.

Privé de compétition depuis plus de quatre mois – et cela en fera six lorsqu’il reviendra sur le circuit en janvier – le Serbe doit ronger son frein et fourbir ses armes, ciseler sa réapparition. Ce n’est pas dans le vide d’ailleurs qu’André Agassi, qui continuera de le suivre en 2018, a déclaré dernièrement que Novak avait en lui de quoi revenir au plus haut et même plus : de quoi devenir meilleur que jamais et peut-être aller jusqu’à montrer à trente-six, trente-sept ans ce qu’on n’a encore jamais vu de la part d’un joueur à cet âge. Même en les relativisant, en y faisant la part du discours médiatique, de tels propos sont confondants car ils laissent entendre clairement que l’ex-numéro un mondial pourrait bien dans la longueur rejoindre Roger Federer et pourquoi pas le dépasser – autrement dit battre ses records.

Or si pour l’heure on n’y est pas, si pour l’heure l’Helvète est encore bien devant, étant donné son œil, ses nerfs et sa volonté hors pair, beaucoup porte à croire que Novak pourra pour le moins gagner d’autres titres majeurs et qui sait même réaliser les prévisions de son nouveau mentor, dont on sait l’acuité d’analyse. En tous cas, on connaît l’histoire, qu’on a pu voir se vérifier : Federer a fait de lui-même un « monstre » et forcé par là même Nadal à en devenir un puis Novak Djokovic s’il voulait émerger parmi les deux premiers. Mais ce ne sont là que ses origines, et pour en avoir déjà vu beaucoup de pages, on en ignore encore la fin.

GS, le 19 / 11 / 2017

 

L’année des grosses demi-surprises

Occupé ailleurs, je n’ai fait que suivre lointainement les trois derniers mois tennistiques. Il faut dire aussi que les nombreuses blessures qui les ont grevés ont quelque peu émoussé leur attrait sportif. Djokovic, Wawrinka, Nishikori, rien de moins, ont en effet jeté l’éponge pour cette saison, et Andy Murray n’en finit pas de repousser la date à laquelle il reviendra sur le circuit.

Néanmoins, pour aller à l’essentiel, les victoires respectives de Roger Federer à Wimbledon et de Rafael Nadal à l’US Open ont dans le même temps doté ces mois d’un lustre sans égal, celui des légendes du tennis. Et que la concurrence n’ait guère pu suivre, touchée ou réduite, n’y fait rien : ces deux joueurs ont survolé les débats, surtout dans les phases finales.

J’en viens à ce qui m’a donné envie d’écrire cet article, et qui tient de l’évidence : au caractère imprévisible des faits tennistiques. Très clairement, jamais je n’aurais parié l’année dernière que celle-ci – l’année 2017, donc – serait dominée à ce point par Roger Federer et Rafael Nadal, en fait même résumable à eux pour ce qui est de ses sommets. Pourtant, c’est arrivé. Partant de là, si tout n’est sûrement pas possible au tennis, sur l’ATP Tour, beaucoup l’est – plus en tous cas que nous ne pouvons le supposer. Or cette vérité, le fait que pendant des années – disons depuis l’avènement de Federer, qui a lancé une nouvelle ère – le circuit ait été d’une grande lisibilité a pu nous la faire oublier. C’est pourquoi les renaissances glorieuses de Roger et Rafa, leur hégémonie retrouvée, ne peuvent qu’inciter à éviter les pronostics à long terme, ou plutôt, car il serait dommage de renoncer à l’une des choses les plus plaisantes en sport, et qui consiste au fond à jauger une réalité à venir à partir de données plus ou moins fiables, à en distancier la valeur, au mieux extrapolée.

Certes, on pourrait objecter que ces nouveaux succès du Suisses et du Majorquin n’ont rien de vraiment étonnant, décrochés de fait par deux « monstres » du tennis, peut-être les deux plus grands. Et on pourrait aussi dire que, quand on est un champion, qu’on a trouvé tant de fois la voie de la victoire finale, on le reste, et partant que tout est toujours ouvert. Pourquoi pas. Car en un sens, les nouveaux trophées de Federer et de Nadal n’ont fait que confirmer si l’on veut ce que les années passées ont révélé, savoir que l’empire du tennis se partage sauf exceptions entre quatre joueurs, toujours les mêmes, et qui firent bien sûr le Big Four, mais encore que décidément l’Helvète et l’Espagnol sont bien un cran au-dessus des autres grands joueurs – des rares autres géants du tennis.

Oui, de toute évidence, on pourrait dire cela, donc bémoliser la surprise, voire la diviser par deux. Mais à condition de reconnaître que les deux derniers Grands Chelems gagnés par les numéros un et deux actuels, sans préjudice des Masters 1000 qu’ils ont faits leurs par ailleurs, sont au moins en partie le fruit d’une conjonction d’évènements rare et que nul n’a pu voir venir (en tête desquels les retraits évoqués plus haut en regard de retours en grâce qui n’avaient rien d’acquis), et qu’au-delà de trente ans rares ont été jusqu’alors les joueurs – je devrais dire les champions – qui ont su culminer sur un an, remporter deux tournois majeurs en une saison.

Aussi bien, deux grandes questions restent pendantes, dont l’une sera bientôt tranchée : qui de Rafael Nadal ou de Roger Federer sera numéro un mondial en fin d’année, et qui des deux sera le joueur le plus titré de tous les temps en Grands Chelems leur retraite venue – à moins que Novak Djokovic ne nous offre un come-back cosmique, un retour aux sources stratosphériques, ce qu’on ne peut exclure ?

GS, le 24 / 9 / 2017

 

Nadal décuple Roland-Garros

Compte tenu de leur forme respective durant le tournoi, la confrontation entre Stanislas Wawrinka et Rafael Nadal en finale de Roland-Garros était très attendue. Or, sur le plan du jeu, de la dramaturgie du match, on peut légitimement être déçu, à moins qu’on ne se rende compte de ce qui s’est passé, qui est rien de moins que fabuleux. En astronomie, on parlerait d’éclipse, dans la mesure où, phénomène troublant, un champion en a littéralement caché un autre, qui n’a jamais été en mesure de briller de ses feux habituels eu égard à la force de son adversaire. En trois sets, de fait, 6 / 2, 6 / 3, 6 / 1, et deux heures cinq de jeu, Rafael Nadal a éteint Stanislas Wawrinka, sans solution face au contrôle de l’Espagnol.

Sous un ciel bleu, sur un court Philippe-Chatrier plein à craquer, tout commença par un jeu blanc de Nadal, qui engageait. Trois jeux plus tard, à 2 / 1 pour lui, le Majorquin menaçait déjà l’Helvète qui servait, mais qui s’en sortit finalement grâce à deux gros services kickés. Le premier break ne tarderait toutefois pas à venir, à 3/ 2 pour Rafa, qui le doubla du reste pour clore le set 6 / 2. Sur l’ensemble de cette manche, l’Espagnol sut serrer le jeu dès qu’il fallait, quand le Suisse commettait pour lui trop d’erreurs et ne semblait pas encore pleinement lancé dans le match.

Au seuil du second set, quelques signaux parurent s’allumer dans le jeu de Stan aux frappes plus claires, mieux traversées, aux balancements du corps en retour de service plus rythmés. Mais dans les faits cela ne changea rien, Rafa devenant trop fort du fond de court, si ce n’est intraitable, impeccable au filet. Un nouveau break survint d’emblée, que le natif de Manacor maintint jusqu’à la fin du set, qui vit Stan casser sa raquette de dépit, et deux fois se frapper la tête avec son tamis, suite à des fautes provoquées. S’il avait su hausser son jeu légèrement, face à lui le Majorquin l’avait fait beaucoup plus, ne donnant plus aucun point.

Arrivé à ce stade, deux manches à rien, le match, sans surprise, était joué. Effectivement, la troisième manche passa vite, bien trop vite, qui ne fit que confirmer l’ascendant total de Nadal, infaillible. Ayant breaké de nouveau d’emblée, l’Espagnol reprit l’engagement de l’Helvète à 3 / 1 en sa faveur pour aller jusqu’au bout, soit jusqu’à une victoire en forme d’apothéose à l’issue de laquelle, comme en 2005 et tant d’autres années, l’Espagnol tomba foudroyé sur le dos et la terre battue, les bras en croix.

Au total, la finale de Roland-Garros cette année sembla donc inexorable, comme le fut avant elle la demi-finale qui opposa Rafael Nadal à Dominic Thiem. A son instar, c’est sans éclat flagrant que l’Espagnol domina son sujet, donnant  l’impression d’une aisance trompeuse, que la finale fut décevante, à côté de laquelle Stan serait vaguement passé, déjouant trop souvent. Mais la vérité est toute autre, et tient au niveau de jeu phénoménal atteint par Rafa, et il n’y a rien à ajouter. On a eu de la sorte un match suspendu, lors duquel on guetta en vain une réaction de Stan qu’on n’a jamais vraiment vue compte tenu de la maîtrise de Nadal qui a si l’on veut verrouillé le jeu et scellé l’issue de la rencontre.

Ainsi, une fois de plus, la volonté de Rafa a marqué l’histoire du tennis et même l’histoire du sport, presque aussi fort que Roger Federer l’a fait en début d’année, et sans contredit de façon aussi magistrale. Ainsi, ouvrons bien nos yeux et nos cœurs, et ne nous y trompons surtout pas : ce que vient d’accomplir Rafa est prodigieux, qui donne la preuve par dix de son hégémonie sur terre battue – en termes théologiques, on dirait par ses œuvres, et celles-ci touchent maintenant au miracle. Et plutôt que de perdre l’événement dans des chiffres, de l’amoindrir ainsi (même s’il est tentant de dire qu’il multiplie par trois plus un ce qu’ont réussi avant lui Mats Wilander, Ivan Lendl et Gustavo Kuerten, rien que ça), laissons-le vivre en images, dans les larmes de Rafa par exemple et dans celles de son oncle.

GS, le 11 / 6 / 2017

 

 

Qui va gagner Roland-Garros ?

 

Il semble bien plus difficile cette année de dire qui va gagner Roland-Garros que l’année dernière. Cependant, compte tenu du format des matchs à venir, en cinq sets, et de la forme montrée par certains joueurs depuis près de deux mois, quatre noms se détachent malgré tout.

Le premier est bien entendu celui de Nadal, qui indéniablement est redevenu une grande part de lui-même, soit du meilleur joueur sur ocre de tous les temps, comme l’attestent ses trois victoires de rang à Monaco, Barcelone puis Madrid. Le second est celui de Djokovic, qui s’il a manqué ces mêmes tournois dans une certaine mesure, a réussi en revanche un retour au premier plan remarquable à celui de Rome, qui les a suivis. La façon dont il y a disposé en demi-finale de Dominic Thiem a marqué les esprits, et le fait de retrouver les lieux de son triomphe de l’an passé ne peuvent qu’inciter à revoir en lui celui qu’il fut : un numéro un mondial absolu. Le troisième nom qui s’impose derrière ces champions est celui de Thiem justement, auteur d’une grosse saison sur terre battue, qui inclut deux finales et nulle fausse note n’était sa prestation romaine contre le « Joker », plafonnante, décevante. Enfin, le quatrième nom est celui d’Alexander Zverev, que sa victoire à Rome dimanche dernier a soudain propulsé au rang de favori, grandement mérité.

Remarquons en passant – et cela n’a rien d’anecdotique – que trois de ces quatre noms se trouvent dans la partie basse du tableau, de la sorte plus dense. Gageons en outre qu’entre les deux premiers, Rafa et Novak, s’ils se jouent en demi-finale, tout dépendra du niveau de jeu qu’ils seront capables d’atteindre ce jour-là, et bien entendu de leur mental, c’est-à-dire pour ce qui les concerne de leur aptitude à dépasser les blocages qu’ils ont pu avoir l’un contre l’autre au fil du temps – et disant cela je pense à l’emprise globale de Rafa sur terre battue, et nommément à Roland-Garros, comme aux deux lourdes séries de défaites que le Serbe a infligées au Majorquin depuis 2011.

Aux quatre noms susdits, il convient d’ajouter, je pense, et du reste Novak Djokovic l’a fait lui-même naturellement dans une récente interview, ceux du numéro un mondial, Andy Murray, et de Stanislas Wawrinka, vainqueur de l’épreuve en 2015 et détenteur comme le Britannique de trois titres du Grand Chelem à ce jour. En effet, fussent-ils en relative méforme – le Suisse, après une série de contreperformances, vient toutefois d’enlever chez lui le tournoi de Genève –, Stan et Andy possèdent un fond de jeu puissant, une expérience et un mental qui imposent de les prendre en compte.

Pour poursuivre, évoquons les enjeux du tournoi, en les concentrant autour de la première place mondiale en fin de la saison. Quatre joueurs seulement semblent par elle concernés, quatre champions : Roger Federer, Rafael Nadal, Novak Djokovic et Andy Murray, toujours les mêmes, toujours le Big Four. Le premier d’entre eux, après d’être mis en orbite en début d’année, on s’en souvient, s’est ensuite retiré du circuit pour se préserver en vue des cours rapides, et de ce fait va fatalement perdre des points au regard des trois autres, conserve-t-il une belle avance sur deux d’entre eux. Le second, en tête à la Race avant le tournoi, et qui de toutes façons le restera, dispose ici d’une belle occasion de creuser encore l’écart, au point de prendre une option sérieuse sur la première place mondiale, gagnerait-il le tournoi. Pour ce qui est du troisième, encore loin à la Race, il peut cependant revenir voire se relancer totalement s’il gagne le tournoi. Quant au quatrième et dernier, Andy Murray, en plein flou depuis deux mois, sa superbe peut se réveiller à tout moment, et je suis prêt à parier que s’il bat Juan Martin del Potro au troisième tour, il sera dur à stopper avant la finale, désireux qu’il est de ne pas être franchement distancé par ses grands rivaux et de se remettre en selle avant Wimbledon.

Pour finir, à fin apéritive, revenons à la valeur qu’aurait une nouvelle demi-finale entre Rafa et Novak, puis une finale qui mettrait aux prises son vainqueur avec Andy Murray ou Stanislas Wawrinka – façon de dire, si l’on veut, que je ne fais pas partie de ceux qui se lassent de voir s’affronter des géants.

GS, le 28 / 5 / 2017